Contexte guyanais

La Guyane : une région Française en Amérique du sud

Petit bout de France incrusté dans le continent sud-américain, la Guyane est terre de métissage. Ce territoire, qui accueille en effet des populations plus qu’hétérogènes, est couvert à près de 90% par la forêt amazonienne. C’est donc sur le littoral que se concentre tout naturellement la grande majorité des habitants de ce Département d’Outre Mer (DOM), et en particulier dans les trois « grandes » villes que sont Cayenne, Kourou et Saint-Laurent-du-Maroni (la préfecture, la ville du centre spatiale, et la sous-préfecture).

Sa géographie, son climat, la diversité des populations, son évolution démographique, son développement socio-économique difficile, les différentes représentations culturelles et familiales et la montée des problématiques liées à l’addiction impactent directement les besoins des populations et donc les projets d’établissements et leur organisation.

Un grand espace peuplé principalement sur la cote

Ce département, le plus grand de France (88 000 km²), est à la fois région et département, un contexte politique spécifique aux DOM. Peu peuplé, il ne compte que deux habitants par km², essentiellement rassemblés sur le littoral (plus de 90%) autour des trois principaux bassins :

  • île de Cayenne (plus de 53 %),
  • bassin Kouroucien (plus de 17 %),
  • bassin Saint-Laurentais (plus de 17 %).

Les rares voies de communication (cf. carte ci-dessus) rendent difficile l’accès aux populations amérindiennes et noir marrons vivant près des fleuves (le long du Maroni à l’ouest et le long de l’Oyapock à l’est) ou aux communes enclavées dites « de l’intérieur » (Saül, Saint-Elie).

L’essentiel des dispositifs sociaux et médico-sociaux s’organise autour du bassin le plus peuplé, celui de Cayenne. En conséquence, l’ouest guyanais, en dépit de besoins identifiés, est relativement dépourvu de structures de ce type. Il n’y existe que quelques dispositifs ambulatoires et ce quelque soit le secteur concerné (handicap, vieillesse, social et addictologie).

L’économie guyanaise connaît une forte expansion dont l’impact social est limité voire annihilé par une croissance démographique encore plus forte. Ainsi, l’écart social avec les autres régions françaises se creuse, et ses indicateurs régressent.

  • Le PIB progresse annuellement de 5,2% entre 1993 et 2006, mais le revenu par habitant en valeur réelle stagne (+0,1% par an sur la même période) et recule par rapport à la métropole dont il est inférieur de 52% en 2007.
  • Le taux de chômage demeure élevé (20,3% de la population active en 2007) malgré le doublement (+105%) du nombre des emplois observé entre 1982 et 2005, cette progression étant inférieure à la croissance de la population d’actifs (+146% sur la même période) ;
  • Le taux de logements équipés régresse malgré une forte progression en valeur absolue du nombre de constructions

La proportion importante de bénéficiaires de la Couverture Médicale Universelle complémentaire (CMUc) et de l’Aide Médicale d’Etat (AME) est aussi un indicateur de précarité de la population guyanaise :

  • CMUc : 31,2 % de la population en 2010 (5,9 % de la population métropolitaine) [2]
  • AME : 9,3 % de la population en 2010

Fin janvier 2011, un mois après la mise en place du Revenu de Solidarité Active (RSA), le Conseil Général estime à 17000 le nombre de ses bénéficiaires, soit 7,3 % de la population répartie essentiellement sur Cayenne et sur Saint Laurent du Maroni.

Dans ce contexte socio économique difficile, la population et en particulier la jeunesse, plus fragilisée par le chômage et un manque de qualification inquiétant, développe des stratégies (une économie) de subsistance basées sur les petits boulots sans avenir et les trafics en tout genre.

La population de la Guyane connaît l’une des croissances démographiques la plus élevée au monde avec un taux de variation annuel moyen de + 3,9% [4]. Elle est en constante augmentation : de 115 000 habitants en 1990 à 208 171 en 2006, 232 223 en 2010 [5], elle devrait passer à 425 000 en 2030 (600 000 selon une hypothèse haute), soit un taux de croissance quatre fois supérieur à celui de la métropole. Cependant, d’après le rapport INSEE-OMPHALE, ce doublement de la population attendu dans les vingt prochaines années ne devrait guère modifier sa répartition par âge.

La population guyanaise est très jeune. En effet, les moins de vingt ans représentent 43,3% de la population générale contre 25,7 % en métropole ce qui s’explique, en partie par la fécondité importante. L’indice guyanais de fécondité était de 3,98 enfants par femme en 2006 [6], ce qui est deux fois plus élevé qu’en métropole.

Elle se caractérise aussi par sa pluriethnicité et son multiculturalisme. Les groupes communautaires restent majoritairement bien identifiés avec leurs traditions (coutumes, croyances religieuses, droit coutumier pour certains), leurs particularités linguistiques (même si le français est la langue administrative et le créole la langue communément utilisée), leurs structures familiales; parfois même, leurs lieux d’habitation et leurs secteurs d’activités professionnelles.

« La diversité de la population guyanaise est le fruit de vagues d’arrivées successives. Composée essentiellement d’Amérindiens [7], de Créoles [8], Noirs Marrons [9], d’Asiatiques et de Métropolitains au début des années 1960. Elle s’est ensuite diversifiée avec l’arrivée des immigrés natifs du Brésil, d’Haïti, du Guyana, du Surinam ou de Sainte Lucie. » [10] En 2009, 36,5 % des habitants ne sont pas français de naissance. Ces derniers sont eux-mêmes une mosaïque d’ethnies et d’ensembles culturels où se mêlent Créoles, Libanais, Chinois, Hmong, etc. La réalité de la situation des personnes en situation irrégulière est quant à elle, difficile à évaluer : les flux migratoires sont permanents, favorisés par le caractère naturel et peu contrôlable des frontières guyanaises.

Les Créoles et sont les plus nombreux et principalement implantés tout comme les Métropolitains sur le littoral. Les habitants de l’intérieur sont beaucoup moins nombreux, ce sont en majorité des Amérindiens et des Noirs-Marrons. Ils habitent traditionnellement le long des fleuves, et de plus en plus le long des routes. Beaucoup, attirés par la perspective d’un salaire et d’une vie meilleure s’en vont vers la ville. Cette migration peut être temporaire (quelques mois dans l’année), mais bien souvent elle est définitive. Cet afflux de population dans les centres urbains du littoral vient grossir les rangs des sous-locataires de logements minuscules et souvent insalubres, et, dans le pire des cas, des habitants des bidonvilles.

Ces populations Amérindiennes et Noires-Marronnes, qu’elles soient parties pour la ville ou restées dans la forêt, sont les plus vulnérables. Leurs modes de vie traditionnels sont en pleine évolution vers une modernisation et une occidentalisation de plus en plus poussées.

« Ces mouvements de populations contribuent, aujourd’hui, comme hier, au dynamisme social, économique et culturel de la région ; ils posent en outre un certain nombre de questions auxquelles les pouvoirs publics se doivent de répondre avec une volonté réaffirmée de cohésion sociale » [11]

Une structuration familliale différente selon les populations mais avec une place prépondérante de la femme

De cette pluri ethnicité découle quelques particularismes dans la structuration familiale qu’il est indispensable d’appréhender pour apporter des réponses adaptées en termes de prise en charge dans le secteur sanitaire et médico-social.

Une autre particularité est la structure familiale Guyanaise ; celle-ci est aussi différente de celle de la métropole. D’après les chiffres de l’INSEE, les femmes guyanaises sont plus fécondes que les femmes métropolitaines. En effet elles font en moyenne deux fois plus d’enfants que les femmes métropolitaines soit un indicateur conjoncturel qui oscille entre 3,5 et 4 enfants par femme. L’écart est important sur la tranche d’âge 13/27 ans et se réduit par la suite.

Le ménage se compose en moyenne de 3,3 personnes alors qu’en métropole il est constitué de 2,4 personnes. De plus « les ménages de 5 personnes ou plus sont proportionnellement trois fois plus nombreux qu’en métropole, ils représentent 24% des ménages contre seulement 8 % en métropole. » [12]

La structure familiale se caractérise par le fort développement de la monoparentalité. En effet, en 1999, 1/3 des familles sont des familles monoparentales et 9 fois sur 10 avec pour chef de famille une femme. La moitie de ces femmes chefs de famille sont inactives. « Ce sont dans les communes longeant le fleuve le Maroni que la monoparentalité est le plus développé. En effet, Papaichton, Grand-Santi, Apatou et Maripasoula sont aux quatre premières place du classement de la proportion des familles monoparentale » [13] ensuite viennent Cayenne et Saint Laurent du Maroni. « Papaïchton est la commune ou la monoparentalité est la plus répandue avec 58,8 %, suivie par Grand-Santi avec 57,1%. » [14] Dans l’Est guyanais, sur le fleuve OYAPOCK, la part des familles monoparentales est inférieure à 20%.

Cette étude ne nous permet pas de comprendre le phénomène par ethnie puisqu’elle est globale. Cependant nous savons que les communes ou la monoparentalité est la plus élevée concerne les villages où les Noirs Marrons sont les plus représentés.

Le système familial créole

Les Créoles issus du métissage des colons occidentaux et des esclaves africains, qui représentent la plus grande part de la population guyanaise, ont un système familial dit matrifocale.

En Guyane, il est fréquent d’entendre les expressions créoles : « fanm potomitan » [15] ou « fanm doubout » [16] qui placent la femme au centre de la famille lui conférant ainsi un rôle primordiale dans la structuration familiale. Cette structuration familiale afro-caribéenne a fait l’objet de diverses études anthropologiques, sociologiques et psychologiques la qualifiant entre autre de « matrifocale ». La première étude est attribuée à E. FRAZIER en 1939 qui met l’accent sur le rôle de l’esclavage puis de son abolition dans la désorganisation de la structure familiale. Il la qualifie alors de « famille maternelle ». Il faut attendre les travaux de R T SMITH en 1957 et 1973 puis ceux de F GRACCHUS [17] pour entendre parler de « famille matrifocale ».

Il affirme que la société esclavagiste a construit la structuration familiale autour de la femme et que les enfants se sont faits autour de la mère par une construction de jeux de pouvoirs. En effet, la société esclavagiste ne se limitait pas à un rapport de pouvoir entre un maître omnipotent et un esclave soumis. Le pouvoir du maître était renforcé par un réseau de pouvoirs. Il déléguait du pouvoir à certains protagonistes qui faisaient fonctionner la « machine esclavagiste » : le gérant, l’économe, le contremaître, et les femmes, entraînant alors entre les esclaves des rapports de pouvoir, et donc rivalités, haine, jalousie, division – division venant renforcer le pouvoir du maître et interdisant des résistances individuelles et collectives. Les femmes, et tout particulièrement les domestiques, les nourrices, les maîtresses du maître, les mères, les soignantes (infirmières, accoucheuses) et les marchandes sont investies de pouvoirs entre autre celui d’enfanter et d’éduquer ses enfants et ceux du maître (mère), pouvoir de capter le désir du maître et de le faire jouir (maîtresse). C’est donc le sexe de la femme esclave et sa fécondité qui lui ont donné ce pouvoir sur l’homme dans le système esclavagiste.

L’organisation matrifocale prendrait donc ses sources dans ce contexte de l’esclavage en lien direct avec les articles 12 et 13 du code Noir :

  • «Les enfants qui naîtront de mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des maîtres différents ».
  • «Si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants tant mâles que les filles suivent la condition de leur mère… si le père est libre et la femme esclave, les enfants seront esclaves pareillement».

Ainsi Viviane ROMANA, Docteur en psychologie clinique, spécialisée en psychothérapie interculturelle et intervenante auprès de jeunes en difficulté issus de l’immigration depuis une vingtaine d’années en Seine Saint Denis, précise dans une interview pour RFO Guadeloupe :

« Cette famille, qualifiée de « matrifocale », est structurée autour de la mère ou de la grand-mère. Les hommes sont absents, car souvent de passage. Ils engrossent et ils partent, encore soumis malgré eux à l’article 12 du code Noir […]. Le concept de matrifocalité désigne un certain type d’organisation familiale qui prévaut dans la Caraïbe et dans les Amériques noires. Elle se définit notamment par la place centrale qu’occupe la mère au foyer et l’absence du père. Cette position centrale et déterminante de la mère supplée la défaillance paternelle. C’est donc l’absence du père qui contraint la femme à occuper cette position matrifocale. Dans ce dispositif familial, la mère est décrite comme un être exceptionnel, forçant l’admiration de tous par son courage et sa force à affronter une situation économique souvent précaire. L’homme se distingue par son irresponsabilité, son machisme, son donjuanisme, et son alcoolisme. »

Elle précise de plus que « le caractère pathogène de la matrifocalité a fait l’objet d’une vive controverse dans la littérature anthropologique, sociologique et psychologique portant sur cette question. Des auteurs comme Simey, Frazier, Bastide, ont considéré cette organisation familiale bancale, déviante, pathologique. D’autres, notamment André, ont davantage insisté sur sa cohérence et sa ligne de force. »

Cependant, elle souligne, que cette structure matrifocale dysfonctionne de plus en plus au contact du modèle patriarcal français, lui-même en pleine mutation.

Peu utilisé en Europe, le concept de « matrifocalité » constitue une référence pour le modèle familial antillo-guyanais dans laquelle prédomine le lien mère-enfant qui forme l’unité de base de la structure.

« La dynamique matrifocale se polarise en effet sur la mère, référence première immuable et intouchable, parallèlement à une figure paternelle stigmatisée et condamnée par son absence. L’axe mère-enfant y est essentiel alors que le lien père-enfant est distendu et souvent même inexistant. » [18]

Le système familial noir marron [19]

Les Noirs-Marrons, issus de populations africaines très diverses, n’ont pas reconstitué leurs formes antérieures de culture. Ils sont à l’origine de véritables créations sociales fondées sur l’amalgame de traits culturels africains influencés par les institutions coloniales qui ont pesé sur leurs ancêtres. Ils font partie de différents « groupements » les Boni, les Djuka, les Paramaka qui se sont installés le long du Maroni et les Saramaka qui ont souvent préféré le littoral mais on retrouve de très nombreuses coutumes communes.

Les sociétés Noirs-Marrons suivent le principe de filiation matrilinéaire : la mère transmet la parenté et forme avec ses enfants l’unité économique de base du village. Chaque lignage constitue souvent un village à lui seul mais lorsqu’il devient trop important, une partie des villageois peut aller s’installer à proximité, formant ainsi une seconde formation indépendante mais toujours très liée à la première.

Le système familial amérindien [20]

Cette population n’est pas une entité : elle est composite. Les Amérindiens appartiennent en effet à différentes tribus dont les Wayampi et les Emerillon qui vivent plutôt du côté de l’Oyapock, le fleuve séparant la Guyane du Brésil ou encore les Wayana qui eux se sont installés sur le Haut-Maroni. Chaque ethnie a ses propres coutumes. Cependant, on retrouve de nombreux points communs.

Contrairement aux communautés Créoles et Noirs Marrons, le père s’occupe de ses enfants et la filiation patrilinéaire est privilégiée ; malgré cela le mari dans l’union endogame doit aller habiter dans la parenté maternelle de sa femme. Ainsi, ce sont les matrilignages qui se trouvent rassemblés dans l’espace du village. La famille est donc étendue et se compose d’une femme, de son mari, de ses filles et gendres, des enfants de ses filles et de ses fils non mariés. Nous constatons là encore que la place de la femme est primordiale.

Le système familial occidental [21]

Le modèle familial occidental traditionnel est quant à lui, fondé sur un couple composé d’une femme et d’un homme unis ou non par les liens du mariage et ayant des enfants communs. Cependant il ne constitue plus dans les faits le seul mode d’organisation de la vie familiale. Moins stables qu’autrefois, les couples, mariés ou non, sont affectés par des séparations de plus en plus fréquentes : environ une union sur trois, voire une sur deux en région parisienne, s’achève aujourd’hui par une rupture. Il en résulte donc un accroissement considérable du nombre de familles monoparentales sur tout le territoire Français.

Tous ces modèles familiaux s’entrechoquent et nécessitent à minima une prise de conscience des différences pour leur proposer des réponses adaptées tant en termes de prise en charge sociale, psychologique et médicale voire dans les constructions des habitats sociaux. Certaines d’entre elles ont un mode de vie très communautaire. Je ne propose donc pas un regard sur toutes les populations de la Guyane, car le système de soins et celui qui nous intéresse principalement (l’addictologie) cible essentiellement ceux que j’ai cités. Certaines populations restent très inaccessibles telles que les Hmongs ou les Chinois.

Tous ces systèmes de structuration familiale font peser sur la femme une lourde responsabilité qui, lorsqu’il y a « défaillance », viennent complexifier les démarches de prises en charge et plus particulièrement dans le secteur de l’addictologie.

Une offre de soins Sanitaire et Médico-sociale insuffisante qui doit s’adapter à cette population

Tous les acteurs sociaux et médico-sociaux doivent faire face à de nombreux questionnements quant à cette diversité de populations et l’appréhension du système de soins et du système de prise en charge selon les différentes cultures représentées sur ce territoire.

Comme le souligne Diane VERNON, dans son étude sur la société « Noir Marron » en Guyane autour de la notion de handicap, deux modes de pensées s’affrontent quant aux représentations du corps et du soin. Elle constate une opposition entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne accentuée par une opposition historique entre les Marrons (esclaves ayant fuis l’esclavage) et les occidentaux (ex « blancs » représentatifs des colons). Diane Vernon parle « d’échanges complexes entre des protagonistes historiques : les Businengee (Noirs Marrons) et les Bakaa (Occidentaux, ex-« Blancs »), ennemis dans le contexte de l’esclavage » et  précise  que « la relation entre Businengee et Bakaa bien qu’aujourd’hui apaisée, reste ambivalente et, lors des débats autour de l’identification du handicap, resurgissent les représentations du Bakaa : figure puissante et dangereuse dont il faut se méfier, en même temps que source de richesses convoitées. » [22]

Son étude est centrée autour de la représentation du handicap mais elle y aborde aussi la grossesse et ses représentations à travers, entre autre, « l’échographie » obligatoire dans le suivi de grossesse. Cette technologie médicale occidentale est venue perturbée leur conception de la grossesse, la naissance, la maladie et la malformation qui ne sont absolument pas des fatalités. « Natalistes, les Marrons présument que Dieu confie aux hommes ce don précieux que représente un enfant pour poursuivre son œuvre de créateur du monde. Toute naissance annoncée est donc à préserver. Les enfants appartiennent aux femmes et à leurs matrilignages : ils sont qualifiés de « richesse du ventre », bee (le ventre) désignant le lignage. […] La pauvreté en nombre de membres d’une famille est pire que la pauvreté financière car elle est durable. » [23] L’avortement quel qu’en soit la raison est, dans la société Noir Marron, considéré comme un meurtre.

Juste à travers cet exemple il est aisé de comprendre la difficulté que les acteurs du soin peuvent rencontrer tant dans la mise en place d’actions de prévention que dans la mise en œuvre du soin. L’exercice est parfois osé et compliqué. Il s’agit comme le rappel Diane VERNON d’un va et vient permanant entre deux systèmes thérapeutiques (soins traditionnels et médecine moderne), sans jamais imaginer que l’un peut se mettre en place sans une étroite collaboration avec l’autre. Pour Mémoire nous pouvons citer tous les programmes de prévention : SIDA, Dengue, Malaria, etc.

D’autre part, le paradoxe d’une Guyane qui progresse vite (cf. évolution démographique) sans rattraper son retard voire l’aggravant, se retrouve également dans l’évolution de l’offre sanitaire et médico-sociale. En effet, cette dernière décennie de nombreuses structures sociales et médico-sociales se sont développées mais restent encore insuffisantes au regard du contexte décrit ci-dessus.

Comme le rappelle le Projet Régional de Santé 2011-2015, « la Guyane souffre d’un retard structurel important qu’expliquent trois principaux facteurs :

  • L’absence de dispositif d’observation et de recensement des besoins expliquant la rareté et le manque de fiabilité des données sur les besoins d’accompagnements médicosocial.
  • La difficulté de trouver des porteurs de projets du fait de la jeunesse des structures gestionnaires et de leur difficulté à accéder aux ressources foncières ou à l’investissement.
  • La rareté et la volatilité des ressources humaines spécialisés, difficiles à recruter et à fidéliser (les rares candidats sont rarement établis en Guyane) » [24]

Le système médicosocial est aussi confronté à des moyens inégalement répartis, au profit presque exclusif des agglomérations urbaines de Cayenne et Kourou, et, dans une moindre mesure, de Saint Laurent du Maroni. En effet, l’offre de soins médico-sociale est, compte tenu du contexte géographique, concentrée sur la frange littorale de la Guyane avec un fort déficit dans l’Est et dans l’Ouest.

L’Agence Régionale de Santé s’est engagée dans une logique de rattrapage, pour conduire et amplifier une politique intensive de développement d’établissements et services médico-sociaux adaptés et prenant en compte les caractéristiques du contexte territorial, particulièrement dans le champ des personnes handicapées, où le taux d’équipement est quatre fois moindre à celui de métropole. Tous les types de déficiences sont concernés ; il n’y par exemple aucune place d’accueil spécialisé pour autistes adultes. Ce sous équipement est aggravé par de fortes disparités infra régionales. A l’exception d’une Maison d’Accueil Spécialisée de 33 places, toutes les structures sont ambulatoires et concentrées sur la frange littorale de la Guyane, principalement dans les agglomérations de Cayenne et Kourou. L’ouest guyanais n’offre qu’un tiers des places du département alors que les besoins y sont très élevés. Ce constat est identique pour tous les secteurs d’intervention et surtout celui qui nous concerne ici, le secteur des personnes en difficultés spécifiques.

Malgré toutes ces difficultés, le secteur associatif social et médico-social, tout secteur confondu, s’inscrit dans une dynamique et une volonté de développement. C’est un à mon sens un des atouts très forts de la Guyane auquel participe l’association que je dirige.

[1] Schéma Régional d’Organisation des Soins Guyane 2011-2015. Disponible sur internet : http://www.ars.guyane.sante.fr/Les-schemas.120222.0.html
[2] Données disponibles sur internet : http://www.cmu.fr
[3] Projet Régional de Santé Guyane 2011-2015 disponible sur internet http://www.ars.guyane.sante.fr/Le-Projet-Regional-de-Sante-P.120224.0.html
[4] Projet Stratégique Régional de Santé Guyane 2011, tableau 2 sur les effectifs et le taux de variation annuel moyen de la population guyanaise depuis 1974. Disponible sur internet http://www.ars.guyane.sante.fr/Le-Projet-Strategique-Regional.120223.0.html
[5] Source INSEE, projection de population régionale réalisée avec le modèle Omphale 2010 selon un scenario central http://www.insee.fr
[6] Source INSEE/dernier recensement 2006. Disponible sur internet : http://www.insee.fr
[7] Population autochtone
[8] Le terme Créole qui désignait initialement le colon blanc, englobe les descendants des esclaves libérés, des gens de couleurs libres et des immigrants de toutes origines qui se reconnaissent dans la culture créole.
[9] Désigne les descendants des esclaves africains qui se sont révoltés et enfuis des plantations avant l’abolition de l’esclavage.
[10] René Jean, Directeur interrégional de l’Insee, 2006, Atlas des populations immigrées en Guyane, réalisé dans le cadre d’une convention entre l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) et l’Agence nationale pour la Cohésion Sociale et l’Égalité des chances. 28 p
[11] René Jean, Directeur interrégional de l’Insee, 2006, Atlas des populations immigrées en Guyane, réalisé dans le cadre d’une convention entre l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) et l’Agence nationale pour la Cohésion Sociale et l’Égalité des chances. 28 p
[12] Disponible sur internet : http://www. insee.fr/fr/insee_regions/guyane/themes/etudes_detaillees/famguy2004
[13] Idem
[14] Idem
[15]Le potomitan est une expression antillaise qui désigne la voute centrale du temple. Elle désigne aussi le soutien familial, généralement la mère, présentée comme celle qui est au centre du foyer, l’individu autour duquel tout s’organise et s’appuie
[16] Expression similaire
[17]Gracchus Fritz, 1980, Les lieux de la mère dans les sociétés afro-américaines– Paris, Éditions Caribéennes et Caré : Centre Antillais de Recherches et d’Etudes.
[18] Harry Casimir « Les familles guadeloupéennes à l’épreuve de la dépendance au crack », Psychotropes 3/2007 (Vol. 13), p. 275-284.
[19] Jeanne Bianchi, octobre 2002, Modes de vie traditionnels et modernisme dans l’habitat en Guyane. Etude sociologique pour la Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction. Disponible sur internet : http://www.cdu.urbanisme.equipement.gouv.fr/IMG/pdf/habitatguyane_cle0befbd.pdf
[20]Jeanne Bianchi, octobre 2002, Modes de vie traditionnels et modernisme dans l’habitat en Guyane. Etude sociologique pour la Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction. Disponible sur internet : http://www.cdu.urbanisme.equipement.gouv.fr/IMG/pdf/habitatguyane_cle0befbd.pdf
[21] Informations disponibles sur internet :http://www.senat.fr/rap/r05-388/r05-38813.html
[22] Diane Vernon, Agent hospitalier du Centre Hospitalier de l’Ouest Guyanais a conduit une première étude ethnographique sur la population Ndjuka (Noir Marron) de la Guyane, 2010, 7. Dans les sociétés noir-marronnes du Surinam et de Guyane, la confrontation à un concept étranger, dans Le handicap au risque des cultures, ERES, p. 153-173
[23] Idem
[24] Projet Régional de Santé Guyane 2011-2015 ; Plan Stratégique Régional de Santé p.40.

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